Maladie de l'encre du châtaignier : faut-il répondre par des coupes rases systématiques ?
La forêt domaniale de Montmorency (Val-d’Oise) de 1 972 hectares, placée en crise sanitaire depuis 2018, est touchée par la maladie de l’encre du châtaignier. Comme dans d'autres forêts, cette situation conduit à des coupes rases sanitaires, parfois de grande ampleur. Le châtaignier « arbre à pain » y est cultivé depuis l’Antiquité. Cette essence était utilisée pour son bois, ses fruits destinés à l’alimentation lors des périodes de disette, ainsi que pour la production de miel.
Le travail des étudiants d’AgroParisTech (novembre 2025) sur cette maladie rappelle qu’aucun traitement curatif efficace n’existe à ce jour et identifie plusieurs facteurs aggravants favorisant le développement de la maladie : tassement des sols, excès d’eau, dégradation des systèmes racinaires, sécheresses, épisodes de fortes pluies et hausse des températures.
👉 Document de synthèse des étudiants d'AgroParisTech (11/2025)
- Quelle justification scientifique des coupes rases comme réponse à la maladie de l’encre ?
- Leurs impacts sur les sols, la biodiversité et les paysages sont-ils suffisamment évalués ?
- Les diagnostics permettent-ils d’éviter l’abattage d’arbres encore sains ?
- La spécificité d’une forêt périurbaine très fréquentée est-elle suffisamment intégrée dans les choix de gestion ?
1. Pourquoi les coupes rases sont-elles devenues la solution privilégiée ?
Malgré l’absence de consensus scientifique, la gestion actuelle de l’ONF repose largement sur des coupes rases suivies de replantations. Cette stratégie vise à maintenir les fonctions productives et l’accueil du public dans une forêt périurbaine très fréquentée. Ces pratiques restent pourtant discutées : aucune évaluation comparative avec des alternatives moins destructrices n’a été rendue publique, et aucun véritable débat citoyen n’a été engagé sur ces choix de gestion.
Les Réserves Biologiques Dirigées (RBD) de la Cailleuse et du Nid d’Aigle, 41 ha (et non 176 ha), où la forêt évolue plus librement malgré la présence de l’encre, constituent un point de comparaison essentiel, mais peu prises en compte.
Le transport de sols contaminés par les engins, les outils ou les chaussures contribue également à la dissémination du pathogène vers des zones encore saines. La prévention de la propagation devrait constituer un principe de précaution dans la gestion de cette maladie.
2. Les conséquences des coupes rases sont-elles suffisamment prises en compte ?
Le rapport AgroParisTech rappelle que la mise à nu des sols contribue à leur assèchement, à leur perte en matière organique et à leur minéralisation.
Les recommandations d’Ephytia [1] préconisent d’éviter les coupes trop fortes, susceptibles de provoquer une remontée de nappe et d’accentuer le tassement des sols. Pourtant, une coupe rase de six hectares a été réalisée en 2024.
Les coupes rases de plusieurs hectares ont des effets majeurs sur la biodiversité, les paysages, la résilience des écosystèmes, ainsi que sur l’acceptabilité sociale. La forêt repose sur un écosystème souterrain complexe (champignons, bactéries, insectes, vers de terre…) essentiel à la fertilité des sols, au stockage du carbone et à la régulation de l’eau. Sa mise à nu brutale détruit ces équilibres et accroit les émissions de gaz à effet de serre, encore peu intégrées dans les bilans forestiers.
Leur restauration prend plusieurs décennies et parfois, sans jamais retrouver leur état antérieur. La forêt doit être considérée comme un système vivant indissociable, au-dessus comme au dessous du sol.
Un arbre sur trois ne survit pas au-delà de 5 ans
Avec le réchauffement climatique et la multiplication des vagues de chaleur intenses, la préservation du couvert forestier et des îlots de fraîcheur lors des canicules constitue un enjeu de santé publique, qui devrait être pleinement intégrée aux choix de gestion forestière.
Les taux de reprise des plantations 69 % à N+5 (courrier ONF du 6/01/2026) regarnis inclus, interrogent la pertinence écologique et économique de ces pratiques.
3. Des arbres sains sont-ils abattus ?
La méthode DEPERIS, fondée sur l’observation visuelle du houppier, classe les arbres selon leur état sanitaire. Lorsqu’au sein d’une parcelle plus de 20 % des arbres sont classés dépérissants, parfois abusivement classés de « vulnérables », une coupe rase peut être réalisée, y compris sur des arbres encore sains.
Selon l’ONF (courrier du 6 janvier 2026), 85 % des peuplements présenteraient plus de 60 % d’arbres classés D à F. Or la classe D correspond à des arbres dégradés mais non moribonds. Ces constats suffisent-ils à justifier un renouvellement massif par coupes rases ?
👉 Courrier ONF (6 janvier 2026) :
La thèse de Marylise Marchand (2022) [2], citée dans le rapport d’AgroParisTech, montre que les symptômes visibles de la maladie ne constituent pas toujours un indicateur fiable du niveau réel de contamination. Certaines parcelles très contaminées présentent peu de symptômes, tandis que d’autres, visiblement dégradées, ne sont pas nécessairement les plus touchées par le pathogène.
Une évaluation fondée sur l’observation du dépérissement peut donc conduire à une appréciation incomplète de l’état sanitaire des peuplements.
Ses travaux soulignent également l’importance de la diversité des essences, qui renforce la résilience écologique. Les peuplements mélangés, notamment chêne sessile et chêne pédonculé, limitent la propagation du pathogène par un effet de dilution dans le sol.
Elle ne conclue ni à la nécessité des coupes rases ni à l’élimination systématique du châtaignier, mais à celle de préserver le fonctionnement biologique des sols et d’éviter les perturbations brutales du couvert forestier.

Modèle de rétablissement du déclin de l'arbre (adapté de Whyte et al., 2016), Marylise Marchand.
D'autres outils d’aide à la décision, tels que ClimEssence, sont également utilisés pour orienter les choix d’essences dans un contexte de changement climatique. Ces outils reposent sur des scénarios climatiques et ne peuvent se substituer à une analyse fine des conditions écologiques locales. Leur usage peut conduire à privilégier des stratégies de substitution d’essences rapides, parfois au détriment d’une approche plus progressive de restauration des sols et des écosystèmes.
4. Une forêt urbaine ne mérite-t-elle pas une gestion spécifique ?
La forêt de Montmorency accueille 5 à 6 millions de visiteurs par an. Elle constitue un espace majeur de nature, de santé et de loisirs, à quelques kilomètres de Paris. Depuis 2017, l'ONF pratique en Ile-de-France, la sylviculture mélangée à couvert continu (SMCC), c'est à dire une gestion qui privilégie la coupe arbre par arbre. Pourtant les coupes rases sanitaires font toujours exception.
L’article L.212-2 du Code forestier [3] rappelle que, dans les forêts soumises à une forte fréquentation du public, la préservation et l'amélioration du cadre de vie des populations constituent une priorité. Il encadre également l’assiette des coupes.
Il existe déjà des forêts urbaines en France en France (Neuhof) et en Allemagne (Lübeck), gérées comme des espaces naturels ouverts au public, où le rôle écologique majeur autour des villes, l’intégration dans le paysage urbain et la conservation d’une exploitation forestière respectueuse coexistent sans transformation en parc urbain.
Cette situation appelle un véritable débat public sur les méthodes actuelles de gestion et celles qui seront retenues dans le futur plan d’aménagement de Montmorency. Les coupes rases « sanitaires » se multiplient dans d’autres forêts d’Île-de-France, comme l’Isle-Adam, La Carnelle, La Malmaison, Fausses-Reposes, La Grange, Sénart…L'objectif est pourtant partagé par tous : préserver les forêts en bonne santé, résilientes, accueillantes, et capables d’assurer durablement leurs fonctions écologiques, climatiques et sociales, aujourd’hui comme pour demain.
Sources :
[1] Ephytia : Phytophthora cinnamomi et cambivora
[3] https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000025246553
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