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Les cloisonnements forestiers en Île-de-France : un mal nécessaire, mais à quel prix ?

Association Les Amis du Bois de Verrières , 28 octobre 2024

Chaque année, les forêts publiques d’Île-de-France accueillent 100 millions de visites. Promeneurs, sportifs, familles, naturalistes : pour des millions d’habitants, ces massifs constituent l’un des rares espaces de nature accessibles à proximité immédiate de la ville.


Dans une région qui concentre près de 19 % de la population française sur seulement 2,2 % du territoire national, ces forêts jouent un rôle essentiel. Elles offrent des lieux de respiration dans un environnement urbain dense, abritent une biodiversité et participent à la régulation du climat local. Bien plus que de simples lieux de promenade ou des réserves de bois et de gibier, les forêts franciliennes sont avant tout des espaces de nature au cœur d’un territoire très urbanisé.


Pourtant, leur gestion repose sur le principe de la multifonctionnalité : produire du bois, préserver la biodiversité, accueillir le public. Ce modèle suscite aujourd’hui de nombreuses contestations, notamment autour de certaines pratiques d’exploitation forestière. Parmi elles, les cloisonnements forestiers.

Les cloisonnements, un outil de la mécanisation forestière

Au cours des dernières décennies, l’exploitation forestière s’est fortement mécanisée. Les opérations de coupe et de débardage sont désormais réalisées à l’aide d’engins spécialisés, abatteuses, porteurs ou débusqueurs, dont le poids dépasse souvent 20 tonnes. Le passage répété de ces machines peut provoquer une dégradation des sols forestiers : compactage, asphyxie des horizons superficiels et diminution de leur capacité d’infiltration de l’eau.


Or les sols forestiers sont des milieux particulièrement fragiles. Leur structure se forme très lentement grâce à l’action combinée des racines, des micro-organismes et de la faune du sol.


Pour limiter ces impacts, les gestionnaires forestiers ont mis en place un réseau de pistes internes appelées cloisonnements d’exploitation. Ces couloirs servent à canaliser la circulation des machines dans les parcelles.

On distingue deux catégories de cloisonnements :

  • Les cloisonnements d'exploitation sont espacés d’environ 18 à 24 mètres. Ils permettent le passage des engins de débardage qui transportent les grumes hors de la parcelle, canalisent les engins de débardage pour limiter le tassement des sols. Les engins roulent sur les rémanents (branchages) étalés sur le sol au fur et à mesure de leur avancée.
  • Les cloisonnements sylvicoles, plus rapprochés jusqu’à 6 mètres, sont utilisés dans les jeunes peuplements. Ils facilitent l’accès aux plants lors des opérations de régénération et d’entretien forestier.

À première vue, ces dispositifs apparaissent comme une solution technique permettant de concilier exploitation du bois et protection des sols. Mais dans les forêts très fréquentées d’Île-de-France, ces couloirs soulèvent aussi de nombreuses contestations.

Photo : Forêt domaniale de Verrières (juin 2024) 6 mois après les travaux, au croisement d’un chemin forestier et d’un cloisonnement. Ornières remplies d’eau attestant une imperméabilisation du sol. L’exploitation des arbres s’est faite par temps humide et sol détrempé : à ne jamais faire !

Photo : Forêt domaniale de Verrières (janvier 2025), durant les travaux forestiers. Création de cloisonnements.


80 à 90 % du tassement se produit entre le 1er et le 3e passage

Le tassement des sols constitue l’une des principales préoccupations liées aux travaux forestiers. Lorsque le sol est humide, les dégâts peuvent être particulièrement importants.


Les ornières profondes observées après certains chantiers témoignent de ces phénomènes. Elles peuvent retenir l’eau et modifier localement le drainage du sol. Un cloisonnement trop dense, peut rendre les arbres plus vulnérables au vent, à la sécheresse et aux canicules et perturber la vie microbienne du sol.


La remise en état consiste souvent à aplanir les ornières, mais cette intervention corrige rarement les altérations profondes de la structure du sol.


De nombreuses forêts d’Île-de-France bénéficient de statuts de protection environnementale : zones naturelles d’intérêt écologique(Znieff), sites Natura 2000, réserves de biosphère, forêts de protection, espaces boisés classés ou parcs naturels régionaux. 


Ces dispositifs témoignent de la richesse écologique de ces massifs. Cependant, ces forêts restent soumises au Code forestier, qui autorise la pratique de la sylviculture dans le cadre des plans d’aménagement.


Cette situation alimente un sentiment de contradiction entre les objectifs de protection affichés et les pratiques d’exploitation observées sur le terrain.



En fonction du type de sol, 100 à 1000 ans sont nécessaires pour former 1 cm de sol, et seulement 5 min suffisent à le détruire.


Photos (Verrières) : Écorçage d’un arbre. Une protection (manchon, butée) aurait permis de le protéger.

Des mesures de prévention devraient être prises par le gestionnaire, particulièrement la circulation sur sols sensibles au tassement.

Une fonction sociale reconnue​

Dans les massifs forestiers proches des villes, la dimension sociale de la forêt est essentielle.

Le Code forestier le reconnaît explicitement. L’article L.212-2 précise que dans les forêts soumises à une forte fréquentation du public : « la préservation et l’amélioration du cadre de vie des populations constituent une priorité ».


Les documents d’aménagement forestier peuvent ainsi encadrer certaines activités lorsque celles-ci risquent de compromettre ces objectifs.


Or les cloisonnements, en modifiant le paysage et l’organisation des parcelles, peuvent entrer en tension avec cette fonction sociale.

Article L212-2 du Code forestier


[...]Dans les forêts soumises à une forte fréquentation du public, la préservation et l'amélioration du cadre de vie des populations constituent une priorité.


Il fixe l'assiette des coupes.


L'arrêté d'aménagement peut, pour certaines zones, interdire ou soumettre à des conditions particulières les activités susceptibles de compromettre la réalisation des objectifs de l'aménagement.

Fragmentation, perturbation et impacts de l'écosystème

L'autre problème du cloisonnement réside dans la fragmentation de la forêt. 

En divisant les parcelles en sillons réguliers et parallèles, ces ouvertures entraînent une perte significative de forêt ainsi qu’une perturbation de son écosystème. Ces couloirs de 4 m de large tous les 24 m, suppriment entre 15% et 20% de surface forêt.


Pour de nombreux observateurs, cette fragmentation modifie profondément la perception du paysage forestier.


Depuis le ciel, ces alignements réguliers sont parfois visibles sur les images satellites. La forêt apparaît alors quadrillée de lignes rectilignes, loin de l’image spontanée d’un écosystème naturel continu.


Sur le terrain, les cloisonnements ouvrent de nouveaux axes de circulation à l’intérieur des parcelles. Ils facilitent l’accès non seulement aux promeneurs, mais aussi aux quads, motos ou VTT, ainsi qu’aux cueilleurs, qui peuvent pénétrer plus facilement au cœur des peuplements.

Cette fréquentation accrue perturbe certaines espèces animales dans des zones autrefois plus tranquilles. 


Au-delà de l’impact paysager, les cloisonnements influencent également la dynamique écologique de la forêt. L’augmentation de la luminosité favorise l’installation de plantes exotiques et invasives, telles le laurier du Caucase, le cerisier tardif ou l'ailante. Les engins forestiers peuvent aider à la dispersion de leurs graines. https://enforetavecmanon.wordpress.com/2017/06/30/le-cloisonnement-sylvicole/

Ces couloirs rectilignes sont par ailleurs utilisés par certains prédateurs opportunistes, notamment des corvidés, qui y trouvent des postes d’observation.

Enfin, la petite faune du sol, amphibiens, insectes ou petits mammifères, se retrouve plus exposée lors du passage des machines, en particulier lorsqu’ils hivernent sous la litière forestière.

Les branchages jonchent le sol le long des layons. Ces résidus de coupes donnent aux promeneurs la perception d'une forêt 'sale' et mal entretenue, sans considération pour ceux qui la fréquentent.

Entre économie et continuité écologique : un quadrillage peu naturel

Au-delà des considérations paysagères, biologiques, il y a une perte plus subtile, presque spirituelle : celle de l’intégrité même de la forêt. 

Chaque cloisonnement, chaque tranchée créée une cicatrice dans la forêt, visible pour les visiteurs, les randonneurs ou les amoureux de la nature. Les forêts publiques se transforment en espace régit par la rentabilité.


Depuis la pandémie de Covid-19, la fréquentation des forêts a fortement augmenté. Pour de nombreux habitants, elle représente un lieu de ressourcement et de bien-être.

Au Japon, la pratique du shinrin-yoku, ou « bain de forêt », est même intégrée dans certaines politiques de santé publique.

En Île-de-France, une étude d’opinion réalisée pour l’Office national des forêts indique que neuf Franciliens sur dix associent la forêt à un lieu de sérénité et de détente. Une étude du CREDOC de 2 000 souligne également l’importance de la promenade et de la beauté des grandes futaies dans l’attachement des habitants à ces espaces naturels.


Dans ce contexte, certaines associations s’inquiètent des transformations visibles du paysage forestier. Plusieurs pétitions s’opposent aux ouvertures de cloisonnements dans les forêts domaniales d'Île-de-France, perçues comme une atteinte à leur naturalité et à leur fonction écologique. Les pétitions ont recueilli plus de 70 000 signatures :

 Pétition pour la forêt de Meudon

 Pétition pour la forêt des 3 Pignons

Photo : Forêt de Lübeck en Allemagne (août 2023). Sylviculture proche de la nature, avec des critères de durabilité (utilisation réduite de l’homme et de la machine) pour produire du bois de très haute qualité.

Une alternative existe-t-elle ?

A l’inverse de la sylviculture intensive qui repose sur des pratiques invasives, la gestion forestière plus « proche de la nature » privilégie des layons de débardage plus espacés (jusqu’à 40-45 mètres) et mieux intégrés dans le paysage. Des pays comme l'Allemagne ou la Slovénie ont adopté cette gestion, axée sur des principes d’intervention minimale, de précaution, et de production orientée vers des bois de haute qualité, avec des cycles de croissance plus longs, proscrivant l'usage de machines lourdes. Ce modèle préserve le paysage, la biodiversité et maintient les fonctions écologiques de la forêt.


Dans ce contexte, la question se pose : faut-il renoncer aux cloisonnements dans les forêts urbaines et périurbaines ?

Pour de nombreux observateurs, il ne s’agit pas nécessairement de les supprimer, mais plutôt d’en limiter l’impact et d’adapter les pratiques forestières, aux spécificités des forêts très fréquentées. 


Plusieurs pistes sont évoquées :

  • utiliser des machines plus légères, mieux adaptées à la fragilité des sols forestiers ;
  • restreindre  strictement le débardage aux périodes sèches, en particulier sur les sols sensibles au tassement,
  • augmenter l'espacement des cloisonnements, pouvant atteindre 40 mètres dans certaines pratiques forestières européennes ;
  • allonger les cycles d’exploitation, afin de permettre aux arbres d’atteindre leur maturité,
  • recourir ponctuellement à des méthodes plus douces, comme le débardage à cheval, dans les zones les plus sensibles.



Les forêts publiques constituent un patrimoine commun, transmis aux générations futures.

Dans une région aussi densément peuplée que l’Île-de-France, leur gestion concerne directement des millions d’habitants.


Plusieurs acteurs plaident ainsi pour une concertation renforcée entre forestiers, élus, associations et usagers de la forêt. Une telle approche pourrait permettre de mieux concilier les différentes attentes : écologiques, sociales, culturelles et économiques. Car les services fournis par la forêt, filtration de l’air et de l’eau, micro-climat, préservation de la biodiversité, santé publique, dépassent largement la seule valeur marchande du bois.


Sources :

POUR ALLER PLUS LOIN ...

Pour un gestion équilibrée des forêts domaniales

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