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Forêts vivantes, forêts vivables 

Biodiversité, foresterie, les grands enjeux

Alain Persuy,  forestier-écologue, membre du Directoire forêts de FNE et du groupe forêts au comité français de l’UICN.

Texte et photos : Alain Persuy.

Qu’est ce qu’une forêt ? 

La forêt est, avant tout, un écosystème.

Parmi les définitions absurdes parfois rencontrées, celle de la FAO :  « Terres occupant une superficie de plus de 0,5 hectare avec des arbres atteignant une hauteur supérieure à 5 mètres et un couvert arboré de plus de 10% ». Ou bien, une « grande étendue de terrain couverte d’arbres ». 


Cette description simplifie à l’extrême la compréhension d’un écosystème, qui ne peut se résumer à ses seuls éléments dominants. Une forêt est un foisonnement de manifestations végétales et animales. La réduire à sa simple expression de troncs et de mètres cubes, n’est plus une forêt, c’est une usine à bois. On n’y fait plus de la sylviculture mais de la ligniculture, qui ne doit pas se confondre avec la science du forestier, basée sur l’humilité, l’observation et la patience.

L’écosystème : il se passe quelque chose à tous les étages 

La végétation de la forêt se répartit en strates, dont l’abondance détermine la richesse en espèces, par la multiplication des niches écologiques offertes :  

  • la strate muscinale : composée de mousses et de lichens (il en existe des milliers d’espèces en Europe, servant de bio-indicateurs, soit de la qualité de l’air, soit de l’ancienneté des forêts, comme le lichen Lobaria pulmonaria) ne dépasse pas 5cm de hauteur et jouant un rôle vital  d’absorption de l’eau. 
  • la strate herbacée : peut atteindre 80 cm, composée de graminées notamment, mais l’on y trouve également des fleurs comme certaines orchidées.
  • la strate arbustive (arbres de moins de 7m) composant le sous-étage, est essentielle pour maintes espèces animales, mais aussi pour le fonctionnement de l’écosystème : une trentaine d’espèces sont facilement observables dans nos massifs.
  • la strate arborescente (arbres de plus de 7 m).


A chaque strate, des espèces animales et végétales différentes. Plus il y de strates, plus la forêt est biodiversifiée !


Une forêt comporte également ce que l’on appelle des milieux naturels associés, dont le fonctionnement participe à l’économie générale de la forêt. Sans ces milieux, composée d’une seule strate d’arbres et sans bois mort, c'est une forêt déséquilibrée et fragile. 


L’écosystème « forêt », composé du biotope et de sa biocénose, est caractérisé par de très nombreuses relations trophiques, illustrées partiellement ci-dessous.

Une forêt vivante est un refuge de biodiversité


Le mot biodiversité est un néologisme construit à partir des mots biologie et diversité. La biodiversité désigne donc la diversité du monde vivant au sein de la nature. Crée par le biologiste américain Walter G. Rosen, lors d'un colloque aux États-Unis en 1985, puis popularisé par un entomologiste, G Wilson, début des années 1990. ​


Des espèces parfois en danger

On enregistre un recul de 10 % des effectifs d’oiseaux dits communs, sur la période 1989-2004. La situation varie selon les espèces considérées. Ainsi, les espèces septentrionales ont vu leurs populations chuter de 20 % en quinze ans. La tendance d’évolution sur cette période indique un recul de 18 % pour les espèces spécialistes des habitats forestiers (18 espèces suivies).  Source : MNHN (CRPBO), avril 2005.


Tout un peuple de plumes, de poils et d’écailles

  • Près de 200 000 collemboles au m2, 1 200 espèces de mousses et de lichens, 271 espèces de plantes vasculaires (où la sève circule dans des vaisseaux), 10 000 espèces d’insectes, près de 55 espèces d’oiseaux, une quinzaine d’espèces de chauves souris, plusieurs dizaines d’espèces de mammifères : une forêt est riche de mille vies. 
  • Le geai et l’écureuil sèment à l’envi des glands et noisettes oubliées, la mésange consomme plus de 6 000 chenilles en une saison d’élevage des jeunes, les champignons mycorhiziens  permettent aux arbres de vivre, une chauve-souris de 20 gr dévore 4 Kg d’insectes dans son cycle d’activité annuelle !


La faune joue un rôle essentiel en forêt : qui sait que les mammifères y disséminent, dans les poils de leur pelage, des dizaines de graines de plantes différentes, créant ainsi de la biodiversité ? Que les sangliers favorisent la croissance des champignons, les renards celle des glands, des faînes et autres ? La martre contrôle les pullulations de rongeurs, grands consommateurs de semences ? 


Les prédateurs sont indispensables. La notion de nuisible est une absurdité écologique . Une forêt sans faune n’est pas une vraie forêt.


​Un conservatoire d’espèces


Pour un scientifique, la biodiversité c’est toute la variété du vivant étudiée à 3 niveaux : les écosystèmes, les espèces qui composent les écosystèmes, et enfin les gènes que l’on trouve dans chaque espèce. 

On parle donc de biodiversité écosystémique, spécifique (intra et inter espèces), génétique. 


Diversité = richesse = résilience

Une mosaïque de milieux naturels associés

Landes, mares, ruisseaux, pelouses sèches, vallons, éboulis, tourbières, font partie intégrante de l’écosystème forestier.


Lande à myrtille et sorbiers des oiseleurs, Lorraine.

Bois mort et lierre ? Amis et alliés

Le lierre n’est pas un parasite : il protège le tronc des coups de soleil, nourrit les oiseaux, accueille des insectes auxiliaires. Il n’a jamais fait mourir un arbre sain et vigoureux. 


Le bois mort est extrêmement utile, en donnant de l’humus, en permettant la maintenance de populations d’insectes équilibrées entre prédateurs et déprédateurs. Plus il y en a, mieux la forêt se porte (chiffre souhaitable : 25M3/ha).


Les principaux rôles biologiques de la forêt


-Protection des sols

-Protection de la ressource en eau

-Stockage du CO2

-Conservation d’espèces animales et végétales

- Régulation du climat

- Productrice de bois, le plus écologique des matériaux, à la base de ce que l’on appelle désormais l’éco-habitat.


La forêt, grâce à son fonctionnement naturel, assure indirectement des  « services » écologiques vitaux aux sociétés humaines. Ces services qui ne sont pas évalués par les mécanismes économiques classiques du marché, mais dont l'importance pourrait être considérable, incluent le maintien de la qualité de l'atmosphère, la régulation du climat, le contrôle de la qualité de l'eau et du cycle hydrologique, la formation et le maintien de la fertilité des sols. 

Estimation des services écosystémiques selon Bernard Chevassus-au-Louis : 95O euros/ha/an (2009).



La protection des sols

La forêt agit comme un manteau vivant, fixant le sol sur les pentes, le long du littoral et près des rivières. Un mètre cube de sol forestier renferme quelques 100 km de racines, dont l’essentiel est sous forme de radicelles. La Restauration des Terrains en Montagne (RTM, ) y fait largement appel.



Une usine naturelle à dépolluer l’eau (phytoremédiation)

La forêt constitue un obstacle entre l’eau de pluie et le sol. 

On distingue  les eaux d’interception qui restent sur les feuilles par capillarité (environ 20% de l’eau de pluie), et les eaux d’écoulement qui arrivent au sol et profitent aux racines. 


Une fois au sol, l’eau ruisselle ou s’infiltre. L'infiltration est facilitée par la présence d’une couche d’humus, capable d'absorber 5 à 9 fois son poids en eau. Cette couche empêche le ruissellement et permet à l'eau de rejoindre les nappes souterraines. La mousse peut jouer un rôle similaire à celui de l’humus. Le sol forestier, très riche en bactéries, filtre l’eau qui arrive épurée dans les nappes phréatiques.

Stockage du C02

En présence de l’énergie lumineuse du soleil et de l’eau du sol, l’arbre constitue sa matière vivante, le carbone, en stockant le CO₂ de l’atmosphère et en dégageant de l’oxygène, en journée. Un ha de jeune forêt peut ainsi piéger 2 tonnes de CO₂ par an. 

Les vieilles forêts jouent également en grand rôle, le sol lui-même stockant ce CO₂. L’incertitude tient dans les conséquences même du réchauffement climatique :  sans eau, pas de photosynthèse, pas de stockage de CO₂. En 2003, certaines forêts sont devenues émettrices de carbone ! 


L'utilisation du bois contribue à stocker le CO₂ sur le long terme. Une charpente peut durer des siècles.

Cela dit, ne demandons pas à la forêt de résoudre de manière pérenne la lutte contre le changement climatique : elle ne pourrait stocker qu’une petite partie du CO₂ émis mondialement. De plus, sa destruction se poursuit, notamment en Asie, en Afrique et en Amérique du Sud.


Vents modérés et fraîcheur

La forêt joue un rôle important de régulation du climat. En été, elle procure de la fraîcheur tandis et en hiver, elle maintient une certaine chaleur. Elle atténue la vitesse des vents, bien qu'elle ne puisse pas empêcher les tempêtes. 

L'évapotranspiration des massifs forestiers (transpiration des végétaux et évaporation des sols) favorise une pluviométrie plus abondante et une répartition plus équilibrée des précipitations dans les zones boisées. 

Elle contribue également à purifier l’air. Un hectare de forêt produit entre 10 et 20 tonnes d’oxygène chaque année.


Cependant, l'industrialisation croissante de la sylviculture, caractérisée par l'utilisation de matériaux lourds, les coupes rases sur de grandes surfaces, l'épandage de pesticides et d'engrais, ainsi que l'arrachage des souches, comme dans la forêt des Landes de Gascogne, entraînant la dégradation des sols, remet en question le rôle de stockage du carbone de la forêt. Plus de 51 % du stock de carbone forestier se trouve dans les sols (environ 80t /ha). 


Pour préserver les forêts, il faut leur permettre de les laisser vieillir, au lieu de diminuer constamment l'âge d'exploitation des arbres. La  gestion forestière devrait privilégier la futaie irrégulière ou jardinée (cette dernière étant particulièrement adaptée en montagne) non seulement pour préserver le carbone et la biodiversité, mais aussi pour maintenir tous les autres services écologiques de la forêt. 

Malheureusement, des plans de productivité accrue sont présentés dans des séminaires, même dans certains ministères. Par exemple, un plan de coupes rases de peuplements dits sans valeur pour les « planter » avec du pin taeda, de l'eucalyptus ou du robinier faux acacia. Voici ce qui est labellisé gestion "durable" !


Le changement climatique va bouleverser les forêts


Vrai problème, fausses solutions

Pour répondre aux atteintes du changement climatique, le meilleur comme le pire est avancé : 

Le meilleur, avec la promotion des mélanges d’essences (FAITES LE PLEIN D’ESSENCES) et une meilleure prise en compte de la fragilité des sols.

Le pire, avec l’introduction brutale d’essences exotiques, ou la dynamisation à l’extrême de la sylviculture : raccourcissement des cycles d’exploitation, élimination du sous étage, travail et fertilisation du sol, etc.


Dans le domaine de l’énergie, sous prétexte de substituer les énergies fossiles par le bois énergie, certains ne voient plus la forêt que comme une source de matière première : généralisation des coupes rases, suppression du bois mort (collecte de tous les résidus pour produire de la plaquette forestière), etc. 

Ces pratiques perturbent les équilibres biologiques, la fertilité des sols et exercent sur la forêt une pression bien trop forte, avec la construction de très grosses unités de production de chaleur bois, nécessitant des millions de mètres cubes de bois.


La forêt n’a pas besoin de l’homme pour se bien porter : c'est l'homme qui a besoin d'elle

La sylviculture soutenable consiste à prendre en compte, au même niveau d’importance, la dimensions sociale, économique et environnementale. Une forêt biodiversifiée est résiliente, capable de se régénérer après des perturbations écologiques (tempête, maladie, accident climatique, incendie).  


Pour assurer cette résilience, il est essentiel de  :

-créer des îlots de sénescence

-laisser des forêts en libre évolution

-conserver le sous-étage

-privilégier la régénération naturelle

-mélanger les essences à tous les étages, si la station le permet

-conserver du bois mort sous toutes ses formes

-conserver de 2 à 6 arbres sénescents et /ou à cavités /ha, toutes questions de sécurité considérées

-veiller au maintien d’une faune diversifiée

-conserver et gérer si besoin les milieux naturels associés



​Au-delà des arguments scientifiques

Quand bien même, nous aurions  des forêts très productives, qu’en serait-il si elles étaient dépourvues de vie animale et végétale ??  Des forêts sans faune ?? La biodiversité en forêt est aussi essentielle que la peinture, la musique, la littérature : elle fait le sel de la vie, la couleur des jours, la source des émotions et le refuge de l’âme.

La forêt est également un espace de détente, de récréation, de parcours sportifs et d'accueil du public, qui ne pourrait être rempli sans cette capacité de régénération. Produire ne doit pas se faire au détriment de ce qui nous rend humains et sensibles. L’écologie est une alliée de l’économie.



Une nécessité : des forêts libres

Exploiter ici, en prenant en compte les espèces et les milieux, et promouvoir une gestion dite multifonctionnelle, tout en laissant ailleurs de grandes réserves intégrales. 


Des exemples concrets incluent : 

  • le parc national de Champagne, avec 3000 ha en évolution libre
  • la RBI (réserve biologique intégrale) de Chizé, avec 2500 ha
  • la RBI des hauts plateaux du Vercors







Au-delà des arguments scientifiques

Ce qui est relativement « simple » à mettre en œuvre en forêt domaniale, l’est beaucoup moins en forêt privée : face à la quasi impossibilité de créer de grandes réserves intégrales, la création d’îlots dits de sénescence entre 1 et 3 ha recommandée pour améliorer la biodiversité générale des massifs.

En monocultures de résineux, la création ou le maintien d’îlots de feuillus permettent le retour d’une dose de biodiversité, telle que  la huppe fasciée, le coucou, les prédateurs de la chenille processionnaire, et perturbe le cycle de déplacement du papillon de la processionnaire, réduisant ainsi les attaques de parasites comme le fomès et la pyrale des troncs. Programme de recherches Islandes, de l’INRA  Bordeaux Cestas.



Pour terminer, une forêt sans faune sauvage, ce serait un orchestre sans violon : on peut y jouer de la musique, mais il aurait perdu son âme. Voici quelques espèces jusqu'ici disparues (ou quasiment disparues) à l'état sauvage, mais que l'on pourrait réintroduire en parcs régionaux, nationaux, réserves naturelles, et forêts : aurochs, bisons, tarpans...


Quelques autres feuilles à lire :

  • Expansion et nature, Robert Hainard, le Courrier du Livre
  • Sauvez les forêts, petit manuel de résistance citoyenne, A.Persuy, Double ponctuation, 2022
  • Nos forêts en danger, AC Rameau, Atlande, 2017
  • La peur de la nature, F.Terrasson, Sang de la Terre


POUR ALLER PLUS LOIN ...

Pour un gestion équilibrée des forêts domaniales

Jean-Claude Marcus et Sophie Durin pour Liaison n°201 spécial forêts franciliennes.


Lire l'article

Les forêts françaises face au changement : rôle et défis 

Explications d'Isabelle Chuine, directrice de recherche CNRS au Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive, membre de l'Académie des sciences.

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