Meudon, une forêt domaniale en voie d’artificialisation
Revue du Comité de Sauvegarde des Sites de Meudon n°168 - mars 2025
Michel Riottot
Pour beaucoup d’élus, les forêts domaniales urbaines sont des lieux ouverts pouvant servir à toutes sortes d’aménagements, routes et autoroutes, tramways, stades, cimetières, étangs artificiels, restaurants, centres de stockage des engins techniques des villes, réseaux souterrains… Sont oubliés les bienfaits qu’apportent ces forêts tant à la biodiversité qu’à la santé des humains, pourtant signalés par de nombreux articles scientifiques récents. En un mot, la forêt de Meudon s’artificialise comme les bois de Boulogne et de Vincennes.
Notre revue a publié de nombreux articles sur la forêt de Meudon, son histoire (nos 90, 93, 160) et sa faune et sa flore (nos 98, 145-146, 165) mais s’est rarement attachée aux interactions entre villes et forêts et entre santé et nature. Une prise de conscience de l’importance des espaces forestiers à la fois pour la protection climatique des villes, les effets de leur biodiversité sur la faune et la flore avec des conséquences positives pour les humains, se fait jour comme le signale un article récent du Monde « La nature poumon vert dope la santé », le 7 janvier 2025.
Sans remonter aux cartes anciennes comme celle des chasses du roi de 1764, on voit d’après les circonvolutions de l’orée forestière que des pans entiers ont été artificialisés pour construire maisons, immeubles, hôtels, maison de retraite…Les six villes entourant la forêt : Viroflay, Vélizy Villacoublay, Chaville, Sèvres, Meudon et Clamart abritent environ 190 000 habitants et quelques dizaines de milliers d’emplois. Elles ont toutes grignoté dans le passé des bouts de la forêt de Meudon.
Forêt de Meudon (photo Google Earth pro) gérée par l’Office National des Forêts (ONF) au nom de l’État, héritier du patrimoine forestier royal (plus de 2 millions d’ha dans l’hexagone).
Artificialisation de la forêt par des projets communaux ou privés
Le plateau agricole a disparu, laissant place à la forêt dès le 16e siècle, mais des allées et rond-points de chasse ont été tracés, de nombreux étangs ont été creusés (Tronchet, Ponceaux, Vieux réservoir, Villebon, Ursine) recueillant l’eau du plateau par un réseau de fossés pour alimenter les pièces d’eau et les jets d’eau des châteaux de Meudon et de Chaville. En 1960 a été creusé l’étang de Meudon pour recueillir les eaux de la N 118.
Surface de la forêt
Sa surface s’est amenuisée au cours des années. En 1935, elle était de 1149 ha, dont il a fallu déduire les surfaces des cimetières et des stades de sport. En 1988, la surface non bâtie de la forêt était de 1110 ha mais à ceci il faut retirer une partie de la surface dédiée aux maisons forestières (ONF), une surface échangée avec la forêt de Versailles et l’emprise de la N 118 (24 ha). Elle est actuellement de 1086 ha selon l’ONF. Elle est divisée en 99 parcelles dont les numéros (indiqués ci-dessous comme p. xx) figurent aux carrefours des parcelles, partant du numéro 1 à Clamart au 99 à Viroflay.
Les installations
Les cimetières
Chacune des six communes a le sien : Viroflay (p. 94), Vélizy-Villacoublay (p. 84), Chaville (p. 64), Sèvres (p. 52), Meudon (p. 23), Clamart (entre les p. 16 et p. 14) soit au total 42, 77 ha. Même si ces installations sont nécessaires, on peut s’étonner de leur position en forêt.
Cimetière de Trivaux (photo Google earth pro)

On retrouve ainsi ce que la ville de Paris a fait de ses propres bois.
Les parcs de loisirs
Cinq communes ont des parcs : Viroflay (p. 95), Vélizy-Villacoublay (parc Babillard nord p.89, parc Babillard sud p. 82 à 80), Chaville (parc de la Mare Adam p. 64), Meudon (parc du Tronchet p. 21), Clamart p. 1 et 2. Ils couvrent une surface totale de plus de 48 ha.
Les restaurants
Il en reste trois, la buvette crêperie de l’étang de Trivaux ayant été rasée. Le restaurant de la Mare aux Canards près du rond-point de la mare Adam (p. 44), le restaurant la Cabane de la Terrasse de l’Etang (p. 24), et le restaurant de l’Urban Soccer de Meudon (p. 41).
Les routes ouvertes à la circulation automobile
Plus de 15 km de routes forestières ouvertes à la circulation (N 118 du pont de Sèvres aux Ullis, RD181 ou route des Gardes de Meudon à Versailles, RD 406 de Meudon à Meudon-la-Forêt ou route des 7 tournants, RD 2 de la place du Garde à Clamart à la RN 306, RD 53 de Chaville à Vélizy, la route royale de Meudon à la N 118, la route de la mare Adam passant sous la N 118 à la tour hertzienne, la route des Bois-Blancs de la tour hertzienne à la route des Gardes, la route du pavé de Meudon de la tour hertzienne à Chaville, la route de Morte-Bouteille le long de l’étang d’Ursine et la route de l’allée noire d’Ursine à Viroflay et l’avenue de Vélizy de la RD 53 à Viroflay centre).
N 118 en heures creuses (Photo M.R.)
Au total, ces routes ouvertes au trafic ainsi que les anciennes routes forestières fermées découpent la forêt et occupent plus de 50 ha, dont 24 ha pour la N 118 à 4 voies, qui coupe la forêt en deux.
Les Trams
Le Tram T 6 (Châtillon-Viroflay) qui augmente la coupure de la RD 53 en descendant de Vélizy pour aller à Viroflay centre (à ciel ouvert dans la forêt mais en souterrain sous la ville). Le Tram 10 futur qui suivra la RD 2 depuis l’hôpital Béclère jusqu’à la place du Garde, augmentant ainsi la coupure de la forêt.
Tram T6 dans sa descente de Vélizy à Viroflay
(Google earth pro)
Les traversées souterraines de la forêt
Le RER C, qui après la station de Meudon-Val-Fleury s’enfonce sous la forêt, passant sous le rond point de la Mare Adam, ressort ensuite sur Chaville. Les réseaux gaz, électrique et internet enterrés en forêt desservent les villes mais aussi les stades, restaurants, maisons forestières, tour hertzienne.
Une grosse ligne aérienne de 225 000 volts vient d’être enfouie sous les parcelles bordant Clamart.
Cela permettra de réduire l’espace non arboré qui était nécessaire à l’entretien et la protection de la ligne aérienne, mais nécessite de laisser le cheminement souterrain sans arbres.
Autres implantations
Le Lycée technique des Métiers Les Côtes de Villebon ouvert en 1975 à l’emplacement d’un rendez vous de chasse de Louis XIV où vécut ensuite le peintre Jean Hugo, arrière-petit-fils de Victor Hugo (2,09 ha p. 21) - la ville de Meudon a acheté 4 ha de sa propriété en 1972. Les serres de Meudon (1,44 ha, p. 21) et le club hippique des Étangs (0,56 ha p. 21) installé en 1976.
Lycée professionnel Les Côtes de Villebon et les serres de Meudon (Photo Google earth pro)
Un projet dangereux pour la forêt : l’implantation des services techniques de Grand-Paris Seine- Ouest (GPSO) à la place des serres de Meudon
Les associations défendant la grande perspective de Meudon, de la place du général Leclerc jusqu’en haut de Tapis Vert, souhaitent le déménagement des engins techniques et des stockages de GPSO sur une zone de l’ONERA proche de l’étang de Chalais et du Hangar Y. Mais le projet de GPSO voudrait les mettre à la place des serres de Meudon, sans prendre en compte les risques environnementaux. En effet, stocker des engins contenant des carburants, des cuves de carburants et du sel de déneigement risquant de couler sur les pentes forestières fait courir à la fois des risques d’incendie en été et de coulures de sel en hiver.
L’urbanisation dense des bordures de forêt
Aucune des six villes n’y échappe. Meudon se distingue même avec Meudon-la-Forêt, les implantations de maisons de retraite, hôtels, lycée, centre hippique, serres municipales, déchèterie et centre moto… et maintenant la future urbanisation de l’ONERA sur une zone autrefois arborée et ouverte (ancien haras). Construire 600 logements et des bureaux sur un ancien site de recherche, pratiquement dans la forêt et sans moyens de transport en commun lourd à proximité montre que les bienfaits de la forêt sont recherchés pour les privilégiés qui auront les moyens d’investir. Mais cette urbanisation intense dans un fond de vallée conduira à enclore un peu plus la forêt transformée progressivement en parc.
La gestion de la forêt par l’ONF accroit son artificialisation
L’ONF est issu du plus ancien service public de l’État, mis en place en août 1291 par ordonnance du roi Philippe IV Le Bel. Il continue à gérer les forêts domaniales urbaines comme par le passé où la population française était principalement rurale. Aujourd’hui avec une population à 80 % urbaine, les forêts domaniales très fréquentées proches des villes ne peuvent plus être gérées pour uniquement produire du bois.
L’ONF veut ouvrir la forêt à la lumière pour faciliter le développement d’arbres d’essence noble comme le chêne ou le frêne…Il le fait via la mise en place de couloirs d’exploitation de 4 m de largeur tous les 24 m au prix d’un orniérage catastrophique et d’une saignée dans les réseaux souterrains de racines et de microchampignons. Ceci conduit à une perte de presque 20 % de la surface arborée, soit 100 ha - oubliant la fonction première d’une forêt urbaine, à savoir accueillir les habitants et leur fournir de la fraicheur et de la tranquillité.
Abatteuse en forêt domaniale (© droits réservés)
Ornières liées à l’exploitation forestière par de
gros engins (© droits réservés)
Toutefois, l’ONF est dans son rôle de gestionnaire et de producteur de bois car, en tant qu’établissement public à caractère industriel et commercial placé sous la tutelle de l’État, il doit s’autofinancer. Ce rôle l’oblige à vendre du bois, quitte à dépasser les capacités de croissance
forestière et à s’affranchir des plans nationaux de gestion, qui impose l’ordre suivant : bois d’œuvre (charpente et menuiserie), bois d’industrie (isolation, papier, chimie), bois énergie (chauffage). Cet ordre a été totalement renversé pour représenter selon France Stratégie dans son rapport 2023 : 70 % bois énergie, 16 % bois d’industrie, 14 % bois d’œuvre.
Il est clair que l’ONF ne peut plus gérer cette forêt dans le but de produire du bois alors que la fonction sociale d’accueil du public devient prioritaire. La gestion doit se focaliser sur cet accueil du public et sur le changement climatique afin d’adapter la forêt au futur. Ceci nécessite que les collectivités territoriales du département des Hauts-de-Seine entourant cette forêt financent à la fois la perte de ressources de l’ONF mais aussi les modalités d’accueil et de protection des visiteurs.
Forêt et Santé
La forêt stabilise les sols, purifie l’air, régule le débit des sources, filtre l’eau, fournit du bois pour la construction et l’industrie, de l’énergie, permet tout un cortège d’activités créatives, contribue à notre bien-être physique et intellectuel, sert d'habitat et nourrit bon nombre d'animaux et de plantes, abritant plantes, baies et champignons comestibles, contribue à l’atténuation du réchauffement climatique en captant le gaz carbonique et refroidit l’atmosphère.
Les bienfaits de la forêt sont analysés ci-dessous sous deux aspects, les effets de la forêt récréative et ceux indirects de la forêt sur la santé.
La forêt récréative
Un rapport de 2020, produit par la plateforme science-politique-société pilotée par le ministère de la Transition Écologique, souligne les bienfaits des promenades, de l’observation de la nature et des sports, des collectes des champignons, baies et châtaignes (en moyenne annuelle 1 kg de champignons, 0,4 kg de baies et 0,9 kg de châtaignes par visiteur) et en chiffre les avantages économiques à 13 à 45 milliards d’euros par an. Comparé aux ventes de bois (2,83 milliards d’euros en 2018), la valeur récréative des forêts françaises est près de 10 fois supérieure à celle des ventes de bois. À cette première analyse, les bienfaits pour la santé font exploser les chiffres.
La forêt santé
L’OMS a rassemblé toutes les recherches portant sur la relation entre les forêts, la santé humaine et celle de la biodiversité. Il s’en est dégagé le concept d’une seule santé (one health) prenant en compte toute la vie sur Terre. Les forêts hébergent 80 % de la biodiversité terrestre. Les animaux, plantes, champignons et bactéries fournissent des services indispensables à la nature et à la survie de l'homme. Ils ont également une valeur économique inestimable.
Selon un rapport de 2023 de l’Union internationale des organisations de recherche sur la forêt, les effets positifs sur la santé humaine des forêts, arbres et espaces verts sont très significativement supérieurs à leurs effets négatifs, atteignant des sommes vertigineuses. La pollution de l’air entraine un coût économique de l’ordre 100 milliards d’euros/an soit 1500 euros/an par français selon le rapport sénatorial Aichi en 2015. Le chiffrage pour la dépollution de l’eau a été estimé par le Commissariat Général au Développement Durable en 2011 à 57 milliards par an pour les excédents de traitements agricoles (engrais et pesticides) et la dépollution des eaux souterraines à plus de 522
milliards d’euros. La captation du gaz carbonique de l’atmosphère est importante en période foliaire : pour une croissance de 1 m3 de bois, 1 tonne de gaz carbonique est capté. La croissance annuelle de la forêt de Meudon est d’environ 4000 m3. Ainsi, la forêt de Meudon permet de diminuer de 4000 tonnes le bilan annuel des émissions de gaz carbonique.
La tête sous le sable
Au cours des 100 dernières années, la surface de la forêt de Meudon a subi de fortes variations via un grignotage par une urbanisation galopante et des coupes d’arbres liées aux guerres mondiales.
La surface arborée de la forêt, compte tenu des implantations citées ci-dessus et de la gestion forestière, doit être d’environ 600 ha, soit la moitié de sa surface cadastrale. Élus et citoyens jouent à l’autruche en ne voulant pas prendre en compte les bienfaits de la nature et surtout en pensant la contrôler. Un philosophe et homme d’état anglais, Francis BACON (1561-1626) avait déjà perçu cette menace en écrivant « On ne commande à la Nature qu’en lui obéissant ». Il est clair que nous sommes loin de suivre son conseil. En ce qui concerne la forêt domaniale de Meudon, au vu de sa fréquentation et de ses effets positifs sur la santé, la fonction sociale devient largement prédominante devant la production de bois. Cela nous amène à demander à nos collectivités territoriales d’aider plus fortement l’ONF afin qu’il mette en avant l’accueil des visiteurs en limitant les prélèvements de bois au strict nécessaire à la santé du vivant forestier.
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