Les forêts publiques d'Ile-de-France sous le feu : incendies et bois-énergie

21 juillet 2026 par
Les forêts publiques d'Ile-de-France sous le feu : incendies et bois-énergie
Sauvegarde Forêts IdF


Quel avenir pour nos forêts ?


L'incendie qui a ravagé 2 200 ha de la forêt de Fontainebleau, et mobilisé près de 1 000 pompiers et quatre Canadair, rappelle brutalement que les forêts franciliennes sont désormais confrontées à des vulnérabilités croissantesDans le même temps, une part croissante du bois récolté en Île-de-France est destinée à la combustion énergétique. Incendies, bois-énergie, ces deux réalités posent une même question : quel avenir pour nos forêts ?


Dans une région parmi les plus urbanisées d’Europe, les 274 000 hectares de forêts d’Île-de-France constituent des espaces de nature pour près de 12 millions d'habitants.


Pourtant, les données publiées par Agreste[1] en mars 2026 sur les exploitations forestières et les scieries franciliennes 2005/2024 montrent un basculement majeur : le bois-énergie est le premier débouché du bois récolté en Île-de-France. Cette évolution interroge les priorités des politiques publiques au regard des enjeux climatiques, écologiques et sanitaires.



1. Une pression concentrée sur les forêts publiques

En 2024, 278 550 m³ de bois ont été commercialisés en Île-de-France. Le bois‑énergie (bois‑bûches, granulés, plaquettes) représente 166 000 m³, soit 60 % des volumes commercialisés, contre 89 000 m³ pour le bois d’œuvre et 25 000 m³ pour le bois d’industrie.

Bien que la forêt domaniale (74 600ha) ne représente que 27% de la surface forestière régionale, elle produit 200 000m3 de bois chaque année, soit 72 % du bois mis sur le marché[2]. La forêt privée (environ 177 000 ha) n’en fournit que 28 %. Cette concentration des prélèvements sur les forêts domaniales accentue les tensions entre production de bois, accueil du public et préservation de la biodiversité.


2. Le bois-énergie devient l'usage dominant en Ile-de-France

Après le pic des années 2000 lié aux tempêtes, qui ont gonflé les volumes exceptionnels de bois sinistrés, les volumes récoltés sont revenus à des niveaux plus habituels. Mais la destination du bois a profondément changé.


En vingt ans (2005 à 2024), le bois-énergie a presque triplé (+192 %) passant de 57 000 m³ à 166 000 m³, tandis que le bois d'œuvre a été divisé par deux, passant de 170 000 m³ à 89 000 m³ ; et le bois d'industrie a été divisé par dix, passant de 248 000 m³ à 25 000m³.


La progression est particulièrement marquée pour les plaquettes forestières[3] passées de moins de 1 000 m³ à près de 98 000 m³. Ce combustible alimente principalement les chaufferies collectives, les réseaux de chaleur et le chauffage domestique. 

Selon l'AREC[4] et Fibois Île-de-France, en 2022, la région comptait 134 chaufferies en fonctionnement, consommant 433 000 tonnes de biomasse dont 255 470 tonnes de plaquettes forestières et assimilées. Sur ces plaquettes, 57 % étaient produites en Île-de-France, soit environ 146 000 tonnes ; le reste venait principalement des régions voisines.



Volumes de bois récoltés en IDF, selon l'utilisation du bois et le nombre d'opérateurs (Agreste 2026)


Cette évolution renverse la hiérarchie des usages du bois, au détriment des autres produits comme le bois d’œuvre et le bois d’industrie.

Avec 3 scieries en activité (6 en 2005), la région Ile-de-France est aujourd’hui la moins équipée de France pour la première transformation du bois. Dépourvue d’une filière locale suffisante de transformation, la quasi-totalité des grumes franciliennes est expédiée vers les scieries de Bourgogne–Franche-Comté, du Grand Est ou du Centre-Val de Loire, limitant la création de valeur locale et d'emplois.


Pour réduire l'usage des énergies fossiles, de nombreux secteurs se tournent vers la biomasse forestière pour produire chaleur, électricité, ou carburants. La France figure déjà parmi les pays européens où la part de la récolte forestière destinée à des usages énergétiques est la plus élevée.


3. Une dépendance au bois-énergie sous-estimée

Les volumes commercialisés ne reflètent qu’une partie des prélèvements. Une part importante des prélèvements échappe aux circuits commerciaux principalement sous forme de bois bûche[5] autoconsommé. 

En les intégrant, les prélèvements atteignent 480 000 m³ en 2024, dont 76 % destinés à l’énergie. La place du bois-énergie dans l'exploitation des forêts franciliennes apparaît donc bien supérieure aux seules statistiques commerciales.

Cette situation appelle une transparence sur les volumes réellement prélevés, qu'ils soient commercialisés ou autoconsommés.




Illustration selon la récolte moyenne des données Agreste en 2024 pour le BE, BI et BO


4. Orientations pour les politiques publiques

Longtemps considérés comme exceptionnels en Île-de-France, les feux de grande ampleur, comme celui qui a touché la forêt de Fontainebleau, deviennent désormais une réalité. Sécheresses, dépérissements, tempêtes et épisodes extrêmes génèrent des volumes importants de bois sinistrés. Dans le même temps, les politiques nationales visent à accroître les prélèvements pour répondre aux besoins en bois et en biomasse. 


Cette convergence de facteurs accroît la pression exercée sur les forêts, alors même que leur capacité de renouvellement est compromise. Leur gestion ne peut plus être pensée uniquement à travers leur capacité de production énergétique.​


Dans ce contexte, le développement du bois‑énergie doit faire l’objet d’un débat public, portant à la fois sur la disponibilité réelle de la ressource forestière, et sur les impacts pour la santé publique. Si le bois constitue une ressource renouvelable, mais limitée, sa combustion libère immédiatement le carbone stocké par les arbres, alors que sa réabsorption nécessite plusieurs décennies. En Île-de-France, le chauffage au bois constitue la première source d’émissions de particules fines (PM2,5), responsables de 6200 décès par an[6].


Cette évolution est d'autant plus nécessaire que le Conseil d’État [7] a reconnu le droit de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé comme une liberté fondamentale. 


Les politiques publiques devraient donc privilégier les usages du bois à longue durée de vie, soutenir le développement des  scieries locales, créatrices de valeur sur le territoire, et accélérer les solutions de chaleur renouvelable sans combustion comme la géothermie, ou les pompes à chaleur. La multiplication des grandes chaufferies urbaines et industrielles doit être également réévaluée au regard de ses impacts sur la ressource forestière, les écosystèmes et les transports associés. Cette évolution apparaît d’autant plus nécessaire qu’en 2024, 68 % des aides du Fonds Chaleur ont été consacrées au bois-énergie, contre 50 % en 2023.


​​

5. Préserver les multiples fonctions des forêts franciliennes

À l'heure où la vulnérabilité des forêts ne cesse de s’accroître, et que leur puits de carbone s'est réduit de moitié en dix ans, elles n’ont jamais été aussi indispensables.


La valeur des services qu'elles rendent – régulation thermique, captage de carbone, préservation de l’eau, biodiversité, valeur patrimoniale, espaces de nature indispensables à la santé et au bien-être – dépasse désormais, et de loin, la seule valeur marchande du bois. Ces fonctions de plus en plus importantes, sont difficilement conciliables avec une intensification continue des prélèvements. 


Réduire la pression exercée sur les forêts franciliennes, en particulier domaniales, apparaît aujourd’hui comme une condition indispensable. Continuer à l’ignorer, c’est dilapider un patrimoine vivant irremplaçable et compromettre notre capacité à faire face aux défis climatiques, sanitaires et environnementaux de demain.



Notes :

[1] https://driaaf.ile-de-france.agriculture.gouv.fr/resultats-de-l-enquete-sur-les-exploitations-forestieres-et-les-scieries-en-ile-a4310.html

[2] Document de l’ONF : “Au cours des 14 dernières années, le volume de bois vendus issus des forêts domaniales d’Île-de-France s’établit en moyenne à 195 900 m3 par an, variant de 137 à 226 000 m3 selon les années.

[3] : En Île-de-France, le bois-énergie est destiné presque exclusivement à la production de chaleur (chauffage domestique, chaufferies collectives et réseaux de chaleur). La production d'électricité à partir du bois demeure marginale et ne concerne que quelques installations de cogénération. Les chaufferies collectives et industrielles utilisent principalement des plaquettes forestières, des granulés et d'autres combustibles biomasse pour alimenter des bâtiments ou des réseaux de chaleur. https://www.fibois-idf.fr/quest-ce-que-le-bois-energie? 

[4] https://www.fibois-idf.fr/sites/default/files/inline-files/2023.11%20Bilan%20enqu%C3%AAte%20fonctionnement%20chaufferies%20AREC_0.pdf

[5] Groupe de travail "bois" / travaux de révision du SRCAE en Île-de-France, novembre 2024

[6] https://www.airparif.fr/sites/default/files/document_publication/Rapport-Enquete-Mortalite.pdf

[7]  https://www.conseil-etat.fr/ac​tualites/vivre-dans-un-environnement-equilibre-et-respectueux-de-la-sante-reconnu-liberte-fondamentale




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